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Interview: Le secrétaire d'état néerlandais à l'environnement Pieter van Geel

"Nous devons diminuer notre dépendance du pétrole"

La gestion climatique se trouve à un carrefour. En décembre la dixième conférence climatique des Nations Unies, le CoP 10, aura lieu à Buenos Aires, capitale de l'Argentine. Les états membres doivent y entamer les discussions concernant les émissions de gaz à effet de serre après 2012. Cela promet d'être le départ d'un processus particulièrement pénible. Les enjeux sont importants, non seulement pour l'environnement, mais également pour les pays auxquels il sera demandé pour la première fois de prendre des mesures concrètes.

Pieter van Geel, le secrétaire d'état néerlandais à l'environnement, est le président du Conseil des Ministres de l'Environnement de l'Union Européenne durant la seconde moitié 2004. C'est pourquoi il dirige la délégation de l'UE durant cette conférence. Nous l'avons rencontré au ministère néerlandais de l'environnement.

TEXTE: ANTON BUYS | PHOTOS: PICTURE REPORT, MATTHIJS WESSING

La qualité de l'environnement est souvent assombrie. La politique environnementale a déjà plus de trente ans. Ne trouvez-vous pas que beaucoup de choses ont été réalisées?

Il y a trente ans, je regardais le programme télévisé (néerlandais) satirique Farce Majeure. Je me rappelle encore bien que chaque émission se terminait de la même manière: "Demain, le sol, l'eau et l'air seront encore plus pollués qu'aujourd'hui. Les prévisions pour après-demain sont encore pires." Cette époque est bien révolue. L'environnement est nettement plus propre qu'il y a trente ans. A l'exception du problème de CO2, le coût environnemental est dissocié de la croissance économique. La charge environnementale a donc diminué non seulement dans le sens relatif, mais également dans le sens absolu et c'est un progrès énorme."


Les problèmes locaux sont en majeure partie sous contrôle. Vous vous occupez principalement de gestion régionale et mondiale.

En effet. En tant que président du Conseil Européen des ministres de l'environnement, j'y suis plus que jamais impliqué. L'environnement est surtout devenu un sujet transfrontalier. Cela a une cause écologique, mais également économique: la libre circulation des marchandises nécessite une politique commune."

Actuellement, avec la conférence de Buenos Aires en vue, la gestion énergétique et climatique est à nouveau au centre des débats. Selon des organismes de recherche indépendants, la demande en énergie augmentera considérablement durant les prochaines décennies, surtout en raison du développement de la Chine et de l'Inde. D'autre part, il existe un large consensus pour affirmer que les combustibles fossiles continueront à jouer le rôle principal dans l'approvisionnement en énergie. Etes-vous d'accord avec cette prévision?

En soi, je pense que c'est une prévision réelle, mais nous devons bien nous rendre compte que ces évaluations sont faites sur base des faits, tendances, développements et vues d'aujourd'hui. Ces prévisions ne tiennent pas compte de ce que je nomme des discontinuités. Demain, quelque chose peut arriver, une situation de guerre, une perturbation des marchés internationaux, etc... Cela n'est jamais inclus dans ces modèles. En outre, ils ne tiennent pas compte des découvertes technologiques. Vous connaissez tous l'histoire des excréments de cheval qui formaient une couche d'un demi-mètre dans les rues de Londres au début du 20e siècle. Un beau jour, l'automobile est arrivée et le problème était résolu.

Qui sait: il y aura peut-être une invention subtile qui changera le cours de l'histoire. Mais, cela dit, je pense que ce scénario est réaliste et qu'à l'avenir les combustibles fossiles resteront dominants. La question n'est pas de savoir si nous en aurons besoin, mais de combien nous en aurons besoin. J'espère aussi peu que possible, car il y a des problèmes importants qui nécessitent une diminution de notre dépendance du pétrole: le changement climatique, la qualité de l'air et l'instabilité politique dans certaines régions."

La question qui se pose alors est: comment faire? Impossible de faire tout à la fois. Pourquoi ne pas nous limiter à ce qui rapporte le plus d'avancés écologiques sans causer de dégâts à l'économie?

Il y a plusieurs objectifs. Premièrement, nous devons faire quelque chose à notre dépendance du pétrole. Depuis cinquante ans, le pétrole est un facteur déstabilisant dans le monde. Deuxièmement, la qualité de l'air doit être améliorée. Pour le premier objectif, nous devons continuer à investir dans des sources d'énergie alternatives, pour le second, nous devons principalement rechercher des solutions technologiques, des voitures sans émission, et d'autres solutions similaires."

"Pour nous attaquer au problème de CO2, nous devons vraiment faire plus pour économiser de l'énergie. Les possibilités à ce sujet sont sérieusement sous-estimées. D'autre part, nous devons stocker du CO2. C'est possible, la technologie existe et elle est déjà testée dans plusieurs endroits au monde. Je n'attends malheureusement pas grand-chose d'une autre solution, peut-être parce qu'elle fait peur à tout le monde: utiliser du charbon.

C'est possible de façon moderne, sans nuisance pour l'environnement. On pourrait fabriquer de l'hydrogène avec du charbon, pour la partie mobilité de nos besoins en énergie. Je prévois que dans vingt ou trente ans, le charbon prendra une place dominante." "Mais cela est et reste du domaine des prédictions. Si j'étais entièrement sûr que c'est la solution, je viendrais travailler chez vous et non dans la politique."

<Pour nous attaquer au problème de CO2, nous devons vraiment faire plus pour économiser de l'énergie. Les possibilités à ce sujet sont sérieusement sous-estimées.>

Même les autorités ne peuvent dépenser un euro qu'une seule fois. Vous subsidiez les sources d'énergie renouvelables, telles que le soleil et le vent, dont il n'est absolument pas prouvé qu'elles seront un jour économiquement rentables. Il existe actuellement des solutions rentables qui livrent des résultats immédiats, telles que la construction de centrales thermiques avec un rendement élevé. Pourquoi les autorités ne formulent-elles pas des priorités?

Les autorités se basent sur la théorie que nous devons suivre toutes les pistes. Un jour, avec le recul, nous constaterons quelles pistes étaient erronées. Des solutions pour l'énergie peuvent disparaître pour toutes sortes de raisons. Regardez l'énergie nucléaire. Techniquement en ordre, mais socialement inacceptable. A l'inverse, certaines nouveautés techniques ne perceront pas parce qu'elles ne sont pas rentables. J'estime que ce n'est pas au gouvernement de décider ce qui a une chance ou non. Ce n'est pas notre fort. Nous choisissons donc de stimuler différentes options. Il est évident que nous en laisserons tomber certaines. Cela vaut d'ailleurs pour toute innovation. On expérimente d'abord à petite échelle, puis vient le plus dur: faire le pas vers le marché. On demande souvent l'aide des autorités pour franchir ce cap en créant une base pour ce marché. Au moyen de subsides, nous pouvons inciter les consommateurs à acheter des panneaux solaires par exemple. Cela crée une capacité de production supérieure et cela permet de produire plus rapidement et plus efficacement, ce qui fait diminuer les prix. Les subsides peuvent disparaître ensuite."

Cela suppose que les sources alternatives puissent jouer un rôle substantiel dans l'approvisionnement en énergie, mais c'est justement ce que dénient toutes les projections d'avenir. Selon les estimations, il y a tout au plus une possibilité d'application dans des niches spécifiques du marché.

Les petits ruisseaux font les grandes rivières. Un pays comme les Pays-Bas pourraient peut-être diminuer les émanations de CO2 de moitié par ménage. La moitié par une économie d'énergie, l'autre moitié en utilisant des sources d'énergie alternatives, dont le vent en est une. Ce n'est qu'en essayant plusieurs options que nous pouvons atteindre nos objectifs: une réduction de 30 pour cent de CO2 d'ici à 2020/25, ensuite de 50 pour cent."

Vous donnez les Pays-Bas en exemple, mais lorsqu'il s'agit de limiter de façon substantielle les émissions de CO2, il faut aller chercher ailleurs. Comment convaincre les pays qui ne devaient pas faire d'effort jusqu'à présent?

J'avoue que c'est un fameux casse-tête. Nous devrons aider ces pays à ne pas commettre les erreurs que nous avons faites. C'est dans notre propre intérêt, mais nous le leur devons également sur le plan moral. Les pays en voie de développement craignent que s'ils s'engagent à réaliser des objectifs, cela nuise à leur croissance économique.

Il faut leur éliminer cette crainte en appliquant ici également une politique à plusieurs pistes. La première piste est qu'il ne faut pas faire uniquement des accords avec des pays mais également avec la vie industrielle. Car, soyons honnêtes, si nous faisons un accord avec une entreprise telle qu'ExxonMobil pour arriver à une réduction mondiale de CO2, cela aura plus de répercussions que si nous obtenons un objectif avec les Seychelles par exemple. Une deuxième piste est de combattre le changement climatique en luttant contre toutes sortes de processus ayant une influence négative, par exemple la dégradation des terres et l'extension des déserts. Un reboisement à grande échelle fournit également une contribution. La troisième piste est que nous devons développer un instrument adéquat pour Kyoto, par lequel les objectifs imposés dépendent de la croissance économique, de sorte qu'un pays africain pauvre ne doive rien faire durant les cinquante premières années et un pays riche bien. Car pourquoi ne demanderions-nous pas à Singapour de fournir une contribution, c'est un pays développé."

<Nous ne pouvons entraîner les Américains que si nous trouvons une manière rentable au niveau mondial pour solutionner le problème climatique.>

Quel est votre avis sur le rôle des Américains? Ils ne voulaient absolument pas participer au Protocole de Kyoto. Comment l'Europe pourra-t-elle les convaincre prochainement de s'engager à Buenos Aires?

Les Américains sont nécessaires, c'est évident. Et nous ne pouvons les entraîner que si nous trouvons une manière rentable au niveau mondial pour solutionner le problème climatique."

"Les entreprises et les citoyens américains comprennent bien de quoi il s'agit. Les groupes internationaux surtout sont déjà très actifs à ce sujet, car ils y sont déjà confrontés en dehors des Etats-Unis. De plus en plus d'états américains se rendent compte qu'il faut faire quelque chose. Onze états du nord-est ont déjà mis eux-mêmes un système de commerce des émissions sur pied. Il existe des programmes d'économie d'énergie, des accords bilatéraux ont été conclus.

Le problème des Américains se situe à un niveau supérieur et il est de caractère politique et psychologique. Ils ont l'impression qu'ils sont toujours mis à l'écart comme étant les mauvais."

Pas très optimiste. Est-ce qu'une conversation est encore possible entre les Etats-Unis et l'Europe?

Assurément, nous discutons ensemble à différents niveaux. Je discute avec le ministre américain de l'environnement de ce que nous pouvons faire à la conférence climatologique de Buenos Aires, en décembre. Et ce n'est pas tout. Je parle avec tous les pays importants: le Qatar, président du groupe des pays en voie de développement, l'Afrique du Sud, qui peut créer un pont avec le monde industrialisé, et des économies en croissance, telles que le Brésil et la Chine. Et tout cela parce que je dirigerai les négociations climatologiques à Buenos Aires au nom de l'Union Européenne.

J'estime que c'est tout un honneur de pouvoir les diriger. En tout cas, j'estime qu'à ce sujet, il est très important d'étudier les dossiers officiels qui sont par ailleurs excellents, mais également de parler avec les intéressés pour découvrir ce qui se cache derrière leurs opinions.

Et en ce qui concerne l'aboutissement: nous n'avons pas d'obligation de résultats, mais une obligation d'efforts. Et ce n'est pas moi qui n'aurai pas rempli mon devoir."

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